décembre 2018

 


Le mot de l’éditeur

 

La démarche Vocanet a 10 ans. Elle résulte de la conception méthodologique novatrice de Jacqueline Picoche en matière d'enseignement du vocabulaire et du projet pédagogique de Bruno Germain, autour desquels s'est constituée une petite équipe.

 

Conçue pour évoluer, la méthode s'est graduellement précisée et organisée, intégrant au fur et à mesure un protocole de travail à la fois plus élaboré et plus simple, des pistes de progression plus efficaces, ainsi que des vidéos, des documents de fond, des articles Vocalire, des fiches témoin d'application en classe, des micro-récits récréatifs pour les élèves ... Plus particulièrement, la totalité des 144 mots proposés (mots vedettes) s'accompagne aujourd'hui de fiches pédagogiques de Jacqueline Picoche.

 

Le site internet qui véhicule cet ensemble s'est à son tour graduellement adapté et a introduit de nouvelles fonctionnalités pour simplifier la navigation. En 2016 un compteur de fréquentation a été introduit qui nous indique qu'en deux ans plus d'un million de pages ont été consultées.

 

L’intérêt que suscite cette démarche nous est confirmé également par divers retours, parmi lesquels les références répétées à Vocanet lors du Colloque "L’apprentissage du lexique" au Lycée Louis-le- Grand, Paris, le 22 mai dernier, en présence du Ministre de l'Éducation.

 

De même, diverses académies ainsi que le réseau CANOPE, les Associations française et belge des enseignants de français, Eduscol, des blogs dits "influenceurs", etc. renvoient à Vocanet comme faisant autorité en matière d’enseignement du vocabulaire.

 

Témoignent aussi de votre intérêt les très nombreuses inscriptions à la Lettre Vocanet. Restée en suspens depuis 2017, nous sommes heureux qu’elle puisse vous parvenir désormais, avec une meilleure régularité et une formule renouvelée, que nous espérons davantage enrichissante.

 

Bonne lecture !

 

 

Le mot de Jacqueline Picoche

 

Chers amis,

je viens de fêter mes 90 ans, ce qui fait de moi à la fois la mère et la grand-mère de la méthode Vocanet. Cette Lettre représente pour moi l'occasion de revenir sur certains contenus sous des aspects nouveaux, dans la mesure de mes possibilités et dans un esprit que je veux plus libre, moins académique que celui qui anime Vocanet.

 

C'est dans ce même esprit que je reviendrai aussi sur certains mots, qui, adaptés au niveau d'une classe, ont perdu leur richesse que je voudrais leur restituer. Vous y trouverez peut-être inspiration, quel que soit le niveau de votre classe.

 

J'ai choisi de vous parler aujourd'hui du mot CORPS.

 

Vous vous doutez bien, chers amis, qu’aux tout débuts de notre entreprise, il ne fut pas facile de sélectionner parmi les 442 entrées utiles du DFU, 144 mots destinés à devenir le point de départ de grandes leçons de vocabulaire, sur les huit niveaux qui vont de la Grande Section Maternelle (GSM) à la classe de 5e. Comment les choisir ? comment les répartir ?

 

Selon plusieurs critères : les plus ou moins grandes possibilités et facilités d’exploitation linguistique des uns et des autres, leur rapport avec le programme de telle ou telle classe, leur caractère plus ou moins concret ou abstrait, le plus concret allant en GSM et le plus abstrait en 5e. Or, il se trouva que "prendre conscience de son corps, savoir en nommer les différentes parties" faisait partie du programme de la GSM, et que le caractère "concret" du mot CORPS ne faisait aucun doute. Il fut donc attribué à la GSM. C’est ainsi que son énorme éventail de possibilités linguistiques fut sacrifié et que je ne pus offrir à nos bébés qu’une fiche bien maigrelette.

 

C’est pourquoi, aujourd’hui je voudrais revenir avec vous sur les possibilités d’exploitation que recèle ce mot qui, dans son emploi basique le plus usuel désigne la partie spatiale, visible et pondéreuse de notre personne. C’est une machine sémantique assez simple puisqu’elle ne comporte que deux "mouvements de pensée" (ou cinétismes) qui induisent deux points de vue différents sur cet objet extralinguistique bien réel. Mais ses applications sont si nombreuses qu’il faudrait une thèse pour les exploiter toutes. Je me contenterai de frayer les pistes principales.

 

Mouvement de pensée (ou cinétisme) n°1 : notre corps est conçu comme MATÉRIEL. C’est de la MATIÈRE. La partie CORPORELLE de nous-même contraste avec celle que nous appelons ÂME ou ESPRIT conçue comme IMMATÉRIELLE et SPIRITUELLE. Pour dire les choses autrement, notre corps est PHYSIQUE et non PSYCHIQUE. (Une question : pourquoi employer physique plutôt que corporel ? Comment se répartissent les emplois des deux mots ?).

 

Par le processus d’appauvrissement sémantique caractéristique de la métaphore, nous allons vers des emplois du mot corps désignant n’importe quoi de matériel. Il sert d’hypéronyme, autrement dit de tête de liste aux différences corps chimiques. La locutios corps célestes es d’hypéronyme de tout ce qui se meut dans le cosmos en fait d'étoiles, de planètes, d'asteroïdes, etc. Quand les anatomistes, dans leurs dissections rencontrent un petit organe qu’ils ne savent comment nommer, c’est un corps. Exemple, le corps jaune qui intéresse spécialement les gynécologues. Tout ce qui est matériel, sur notre planète est soumis à la loi de la chute des corps. Et vous remarquerez que dans tous ces emplois, la notion de vie n’apparait pas. En langage de pompes funèbres, le mot corps est un substitut euphémique du mot CADAVRE, notamment dans la locution la levée du corps.

 

L’opposition du physique et du psychique ne date pas d’hier et n’est pas une invention de la langue française. On la trouve bien formulée en latin, dans la formule si souvent citée du poète Juvénal : Mens sana in corpore sano “un esprit sain dans un corps sain”.

 

Mouvement de pensée (ou cinétisme) n°2 : notre corps est conçu comme quelque chose de complexe qui assure l’unité et la complémentarité de MEMBRES et d’ORGANES. La répartition entre les mots membre et organe, dans leurs emplois les plus physiques

 

À partir de là, on verrait fonctionner le processus métaphorique qui nous amène principalement (mais pas seulement) dans le domaine social. Car enfin, nous sommes tous membres du corps social, la plupart du corps électoral, quelques uns du corps professoral, nous sommes membres d’une ASSOCIATION, et bien entendu, tous ces corps sont ORGANISÉS. Tous les membres n’ont pas la même FONCTION, il y a entre eux une certaine HIÉRARCHIE. Même s’ils sont tous égaux, il y en a, comme on dit, de "plus égaux que les autres", sinon, il n’y aurait pas d’ORGANISATION.

 

Répondez donc à ces questions : Quels sont les organes du pouvoir

 

Accessoirement vous pourrez chercher des COD au verbe DÉMEMBRER, vous instruire sur le REMEMBREMENT des terres agricoles. Et puis vous intéresser au verbe INCORPORER qui fonctionne selon les deux cinétismes. Car enfin, si vous incorporez des œufs, un à un dans une pâte, vous les faites entrer dans une masse amorphe de matière tandis que si vous incorporez une jeune recrue à un régiment, vous l’introduisez dans un corps oh ! combien hiérarchisé, où il contractera peut-être l’esprit de corps. Surtout si c'est un corps d'élite

 

La Fontaine a écrit une fable intitulée Les Membres et l’estomac (L. III, fable 2), où il ne fait que reprendre un épisode de la grande Histoire romaine de Titus Livius, dit Tite-Live, historien du temps de l’empereur Auguste, qui conte un épisode des débuts de la République romaine vieux alors de près de cinq siècles mais qu’on croirait tout moderne : le consul Ménénius Agrippa arrive à convaincre la plèbe (les membres) révoltée contre l’aristocratie, disons l’État, (l’estomac) qu’elle a tout intérêt à payer des impôts à ce grand glouton si elle veut en récolter les bienfaits. Un peu plus tard, un certain Paul de Tarse (St Paul pour les chrétiens) qui n’avait surement pas lu Tite Live explique aux premiers chrétiens (1e épitre aux Corinthiens) qu’ils sont les membres d’un grand corps dont le Christ est la tête. Nous autres humains, nous ne sommes pas des individus isolés. Nous ne vivons que de relations. La grande métaphore du corps social est intemporelle.

 

 

Le mot de Bruno Germain

 

Si les mots manquent, il est illusoire d’espérer entrer sereinement dans la lecture !

Il est extraordinairement difficile d’apprendre à lire si les mots rencontrés lors d’un déchiffrage tâtonnant ne sont pas au moins suffisamment reconnus et leur sens un minimum repéré. Inconnus, les mots sonnent mais ne participent à aucune partition, ils ne font que du bruit, pas du sens. La variation du niveau de vocabulaire va donc influencer la qualité de l’acquisition de la lecture et l’apprentissage du déchiffrage.

 

Il est formidablement malcommode d’apprendre à comprendre si les mots rencontrés sont sémantiquement inconnus et ne renvoient qu’à la perception molle d’un sens hypothétique. La multiplication des mots inconnus qui se suivent finit par interdire toute compréhension acceptable, un peu comme lorsqu’on apprend une langue étrangère et qu’un texte reste incompréhensible malgré une vague connaissance du fonctionnement de cette langue.

 

Ainsi, si l’on n’y prend garde, un enfant qui souffre d’un déficit sérieux de vocabulaire à l’entrée du cours préparatoire aura beaucoup de difficulté à apprendre à lire, et ce quelle que soit la méthode de lecture qui sera utilisée.

 

Le nombre de mots selon les âges et les personnes

 

Si l’on s’en tient aux travaux conduits par Stéphane Ehrlich dans les années 1980, les enfants devraient à peu près connaître 2500 mots (2390 pour être exact) à la fin du CE1. Un adulte pourrait alors disposer d’environ 5000 mots bien maîtrisés et utilisés (dictionnaire actif) avec un répertoire plus flou et étendu de 13500 mots (dictionnaire passif). Or, on considère que la culture générale s’exprime avec environ 25 000 mots, permettant de dire et comprendre le monde au quotidien, de rester critique et de devenir créatif. Les travaux d’évaluation du vocabulaire pilotés par Bruno Germain et réalisés par Guy Denhière dans des classes difficiles de CP / CE1 de l’académie de Paris de 2012 à 2014, à partir d’un protocole d’évaluation créé par Andrew Biemiller (Canada, 2008) et de l’échelle de difficulté progressive du vocabulaire par classes d’âges qui en découle, montrent que le "dictionnaire" des enfants francophones à l’école primaire varie dans une proportion de 1 à 8.

 

 

 

www.vocanet.fr